Nouvelle / Yves Carchon " La liste de l'au-delà"

Découvrez une nouvelle inédite  de Yves Carchon dédiée à Edgar Alan Poe

LA LISTE DE L’AU-DELÀ

Yves Carchon

A Edgar Poe

Il y a des noms qu’on ne devrait jamais porter. Le mien est William Williamson. Il m’a valu bien des désagréments durant toute mon enfance. Au pensionnat d’abord, puis à l’Ecole Militaire où je passais trois ans. Ce nom, qui suivait mon prénom comme un écho répétitif, fut responsable de mille quolibets que me lançaient mes camarades de chambrée. Certains me demandaient si je n’étais pas bègue, d’autres si je n’étais pas fils de William né de William. De cette époque me vient peut-être la haine viscérale que je porte à autrui. Ces vexations sont restées à jamais incrustées dans mes chairs. Et il m’arrive parfois de côtoyer encore en rêve ces implacables tourmenteurs.

William Williamson ! A-t-on idée d’être affublé d’un tel nom ? Ce patronyme ne pouvait guère que m’attirer les pires humiliations, ce qu’il advint, au point que, quand je fus en âge de jouer des poings, on me garda plus qu’à mon tour en retenue, quand on ne me jeta pas au trou pour cause d’indiscipline quand j’eus rejoint l’Ecole Militaire. Avec le temps, ma réputation s’affirma et je devins l’éternel banni –l’insoumis obstiné que le maître d’étude ou le supérieur hiérarchique se devait de mater.

Je garde encore le souvenir de cette salle d’études où je passais des heures à agonir la terre entière, certain qu’un jour l’humaine engeance devrait payer ses crimes. Combien d’imprécations ai-je proférées pour asseoir ma vengeance ? Quel pion ou quel gradé n’a pas subi mon assassine vindicte ? Aucun, je le proclame, ne réchappa à cette époque à ma sainte colère. Et sans la liste trouvée un jour dans la bibliothèque paternelle, j’aurais sans doute pansé mes plaies et oublié mes malheurs de jeunesse. C’est elle qui me permit d’accomplir ma vengeance, elle qui arrêta l’heure de demander des comptes à ceux qui avaient fait souffrir le jeune William Williamson, elle qui me rappela les souvenirs cuisants de mon passé. La confession, que j’écris là, ne tend qu’à rétablir les faits de cette étrange affaire, qu’à expliquer comment une telle vengeance me fut dictée. Pour ce qui me concerne, je reste convaincu que je fus le jouet de l’impitoyable Destin.

Mais avant toutefois que mon lecteur comprenne ce qui eut lieu à l’origine de cette histoire, je voudrais revenir sur un événement qui transforma ma vie : la mort simultanée de mes parents, brutale et imprévue, qui me sauva de l’Ecole Militaire. Etrange mort en effet que la leur : brusque, soudaine et pour tout dire énigmatique. Leurs corps furent retrouvés dans l’un des combles du manoir qu’ils habitaient. Cette mort, jugée bizarre, dut faire l’objet d’une autopsie. Le médecin ayant trouvé des traces d’arsenic dans les viscères de mes parents conclut à un suicide. La nouvelle me parvint alors que je faisais un énième jour de trou dans la caserne de... On m’accorda une permission pour accomplir mon deuil. J’employais tout ce temps à mettre mes parents en terre et à régler toutes ces corvées qui accompagnent ordinairement les funérailles. N’ayant ni frère ni sœur, je me retrouvais seul au monde.                 

J’héritais donc à vingt-cinq ans d’une centaine d’hectares dans le Vermont qu’avaient travaillés mes ancêtres acadiens, établis un siècle plus tôt aux environs de Middlebury pour s’enrichir et devenir incontournables dans la production lucrative de sirop d’érable. L’ancienne sucrerie, léguée par mon grand père à mes parents, fut remplacée par un manoir construit par un ami fantasque de mon père, architecte à ses heures. L’étrange construction se rapprochait par sa facture de ces anciens manoirs français dont on déniche encore l’exacte reproduction dans la province du Québec, mais son fronton me rappelait, par ses reliefs et ses arcades, le Palais Idéal du Facteur Cheval. Un corps de bâtiment robuste, habillé de briques moussues, reliait deux ailes – deux belles tourelles coiffées de toits d’ardoises. Des fenêtres en grand nombre, hautes et aux vitres peintes comme des vitraux, de larges pièces avec des cheminées partout, des parquets qui craquaient et des couloirs au sol couvert d’une multitude de tommettes rouges. Bref, un manoir trop grand pour moi dont je ne savais pas que faire.

La mort de mes parents me libéra du moins de la clique militaire. Je rompis mon contrat et vendis toutes mes terres, gardant une aile du manoir que j’habitais. L’autre aile fut confiée à un notaire qui se chargea de la louer à un couple d’artistes. J’appris plus tard que lui était sculpteur et elle peintre paysagiste. D’emblée, je marquai une distance. Ils le comprirent et respectèrent mon choix. Après avoir placé mon avoir à la banque, je pris mes marques dans mes nouveaux appartements, composés seulement de ma chambre et de l’espace où j’aurais tout loisir de méditer, rêver et réfléchir sur le train de ce monde : la bibliothèque paternelle où, du vivant de mes parents, je n’avais jamais mis les pieds. Je confiais à Betty, personne que l’on m’avait recommandé, l’espace de la cuisine et l’entretien de la maison. Elle venait le matin pour me préparer mes repas. Je l’entendais partir sur le coup de midi. A ce moment de la journée, j’étais souvent debout, un livre en mains, derrière la haute fenêtre de la bibliothèque où je passais des jours entiers.

Dès le matin, je n’avais qu’à pousser la porte de ma chambre pour pénétrer dans cette caverne d’Ali Baba. Immense et incroyable bibliothèque qui regroupait plus de mille livres ! Mausolée de papier qui recelait autant de rêves et de pensées que l’âme humaine ait enfanté ! Moi qui avais boudé ce lieu de réflexion du temps de mon enfance, j’étais prêt aujourd’hui à en découvrir les arcanes. J’y passais tout mon temps, consultant patiemment la tranche usée de livres anciens ou, perché sur l’échelle pour accéder aux livres les plus hauts, me plongeant longuement dans un volume aux pages jaunies ; quand il ne me prenait pas l’envie de feuilleter d’anciennes revues, journaux et almanachs d’époque. Surpris parfois par la tombée du jour, je m’arrêtais dans ma lecture pour allumer la lampe du bureau, pour aussitôt m’y replonger jusqu’à ce que le faim me fasse sortir de ma tanière.

J’ai toujours été un lecteur, je dirais même un papivore. Autrement dit, toute page typographiée ou manuscrite m’est chère et m’intéresse au plus haut point. Grimoires et parchemins provoquent toujours en moi trouble et émoi. J’y vois les sédiments cruciaux d’une époque oubliée. Comme on peut s’en douter, j’en vins naturellement à farfouiller dans les tiroirs du bureau de mon père et y trouvais des lettres de relance et des factures ; quelques gravures où figuraient des variétés d’oiseaux que mon père classifiait. Des lettres, beaucoup de lettres, celles que ma mère et lui avaient dû échanger du temps de leur jeunesse, dont je connaissais l’existence mais que je me décidais à ignorer ; et des livres de compte, épais et poussiéreux, où étaient recensés achats et ventes, colonnes de chiffres, inventaires et débours qui afféraient visiblement à la comptabilité du manoir. Rien d’autre, hormis quelques babioles qu’affectionnait mon père : pipe, tabatière, plume de paon...alors qu’inconsciemment je recherchais une lettre que mes parents auraient écrite pour expliquer leur mort brutale. J’avais déjà fouillé le comble et n’avais rien trouvé. Or si jamais ils avaient dû laisser une trace, ce ne pouvait qu’être dans le comble et nulle part ailleurs. Je finis donc par oublier l’idée de m’expliquer la cause de leur mort tout en continuant à musarder et à fouiller ici et là.

D’emblée, en pénétrant dans ce haut lieu livresque, j’avais noté la nudité extrême de la tapisserie des murs qui échappaient aux livres, - sans bibelot aucun, excepté un tableau, pour le moins défraîchi, qui m’avait intrigué et qui représentait une jeune femme gracile, portant robe d’été et grand chapeau à larges bords. Un écrin de jardin cernait sa silhouette. Il était clair pour moi que la jeune fille avait aux lèvres un fin sourire, infime et presque immatériel, que certains soirs, quand j’allumais la lampe du bureau, elle me livrait un franc sourire. Si j’approchais, planté à quelques pas du présumé sourire, ses lèvres se pinçaient légèrement. En reculant d’un pas, je retrouvais l’énigmatique sourire. Je dus conclure que l’éclairage de ma lampe créait une sorte d’effet d’optique et que, le jour, c’était mon imagination qui lui prêtait ce fin sourire. Cette fixation dura quatre bons jours, puis j’oubliais la jeune femme et son portrait et me plongeais sérieusement dans l’univers de la Kabbale.

 

 

   A cet endroit de mon récit, il serait bon que le lecteur comprît le fond de ma nature. Peu enclin à l’action, je n’ai souvent vécu qu’en imagination. Dès ma plus tendre enfance, j’ai toujours rêvassé. La rugosité du réel m’a toujours assommé. J’ai toujours fui ce qu’on nomme le présent, me complaisant plus volontiers dans les fantasmes, et ce jusqu’à mon âge adulte. L’exemple du portrait dans la bibliothèque en est la preuve. Je me monte la tête, m’invente des romans ; je ne m’absorbe que dans ce qui est bizarre, étrange et inquiétant. J’aime la nuit, la lune et les étoiles. Je ne supporte pas le jour. Mes multiples lectures m’ouvrent les portes d’un monde fabuleux que personne ne connaît, où le grotesque et le magique dansent une curieuse farandole. Le monde qui est mien est empli de ténèbres, de signes à déchiffrer, d’animaux chimériques qui se livrent bataille. Je sens aussi souvent que quelque chose m’échappe ou qu’un événement terrible doit me frapper, convaincu cependant que tout cela n’est qu’illusion.

Aussi, pour échapper à ce que je nomme mes démons, ai-je fréquenté pendant un an un club de Lutte française où j’ai appris à m’affirmer et à muscler mon corps. Moi qui longtemps fus gringalet suis devenu un homme qui sait tenir d’aplomb sur ses deux jambes ! Je fus un temps connu au Club pour ma vaillance légendaire et ma poigne de fer. Le corps-à-corps et la lutte à mains nues n’ont plus aucun secret pour moi, enfin, s’il me reste quelque chose de cet enseignement passé... Car il est vrai que cela fait trois ans que je n’ai pas remis les pieds au Club ou même foulé une salle d’escrime depuis que j’ai quitté l’Ecole Militaire. Il n’en reste pas moins que pour passer mes nerfs, il m’arrive fréquemment de fendre du bois de chauffe pour préparer l’hiver, ou de rejoindre Betty dans la cuisine pour dépouiller un lièvre ou tordre le cou à un poulet.

 

   Ces premiers jours passés dans l’aile du manoir à lire et à écrire ont eu le don de m’apaiser. J’y ai trouvé le calme et le recueillement que je cherchais. La solitude ne m’a jamais pesé : j’y puise une source de quiétude et le recul suffisant pour supporter le monde. Par contre, mes premières nuits dans mes nouveaux quartiers ne m’ont laissé aucun repos. Combien de fois ai-je été réveillé en sursaut et ai-je dû me rendre dans la bibliothèque ? Un bruit, un craquement, une porte mal fermée, un bouquin mal rangé trouvé le lendemain ouvert sur le parquet, un volet qui battait. Un froissement d’ailes de chouette derrière ma vitre. Et quelquefois un craquement sur le parquet de la bibliothèque jouxtant ma chambre. Rien là qui fût bizarre ou insolite. Un manoir vit la nuit, j’en savais quelque chose pour y avoir vécu enfant. Il n’était pas moins vrai qu’il se tramait des choses quand je sombrais dans le sommeil.

Une nuit de pleine lune – je m’en souviens encore - je me levais, ne pouvant plus dormir. Derrière la mince cloison, une main qui grabotait - c’est en tout cas le bruit que mon cerveau crut reconnaître alors qu’il s’éveillait. Ce frottement réitéré paraissait m’appeler. Oui. On aurait juré qu’une main dans la bibliothèque cherchait à me livrer un message codé. Il fallait en avoir le cœur net. Poussant la porte de la bibliothèque, j’eus l’impression à peine entré d’avoir surpris une présence. Quelque chose me frôla que je ne peux mieux définir que par l’évanescente caresse d’une étoffe. Pourtant, il n’y avait personne, ou du moins plus personne car il flottait encore une odeur de toilette que j’associais à de la poudre de riz...Plus personne de visible en tout cas, puisque tout était blanc de lune autour de moi et qu’on se fût cru en plein jour. La lune baignait de sa clarté les rayonnages et le bureau de la bibliothèque. Et, cependant, j’avais senti un frôlement et reniflais encore cette fade odeur de poudre. Je m’avançais, en regardant une nouvelle fois autour de moi.

M’approchant du bureau, je constatais que tout était en ordre : les livres restés ouverts aux pages où je me souvenais les avoir délaissés, le coupe-papier dont j’usais volontiers et que j’avais laissé en compagnie de mes besicles. Même ce parchemin, daté du Moyen Age, que j’avais annoté et bloqué sous le poids conjugué de deux énormes serre-livres, attendait sagement mon retour. Non : rien n’avait bougé sur mon bureau. Tout était en l’état où je l’avais laissé. Rassuré, j’étais prêt à regagner ma chambre quand je sentis des yeux posés sur moi. Levant la tête, je croisais le regard du portrait de la femme au chapeau qui parut s’animer. Je compris vite que la clarté lunaire lustrait la toile et lui rendait tout son éclat. Pourtant, je sus que la jeune femme avait cherché à me parler. J’en eus du moins l’intime conviction car son regard baissé me poussa presque à regarder par terre.

Sous le tableau, à même le parquet, je remarquais une tache blanche. Je me baissais. C’était une feuille de papier vélin, épaisse, pliée en quatre récemment. Quand je dis récemment, j’entends par là que ses pliures étaient très peu marquées. Elle avait dû tomber d’un livre bougé la veille. Je pris la feuille, la dépliai, me rapprochant de la fenêtre où l’on voyait comme en plein jour et pus noter qu’elle était recouverte d’une écriture serrée, que je n’eus pas de peine à reconnaître comme étant celle de mon père. Mon cœur bondit bien sûr en tenant là ce que j’avais cherché depuis des jours. Je déchiffrais fiévreusement ce qui était écrit, pensant enfin trouver l’explication du pourquoi de sa mort.

Ma déception fut immédiate : il n’y avait pas trace d’explication,  pas une phrase qui aurait pu éclairer ma lanterne, mais seulement une liste de quatre noms qui s’alignaient sur le papier :

 

SEKOV

COOPER

JOHNSON

BRONSKI

 

Quatre noms qui me glacèrent le sang et me tétanisèrent. SEKOV, COOPER, JOHNSON, BRONSKI ! Autant de spectres qui réapparaissaient aussi vivants que quand je les avais connus quinze ans plus tôt ! Tous frétillant d’une joie malsaine et satanique dans un recoin de ma mémoire que je croyais avoir scellé ! Grimaçant, rigolant comme au travers d’une glace déformante ! Grotesques comme des masques ! Piaffant de rage et d’impatience comme les gnomes hideux de mon enfance ! Se pouvait-il qu’ils fussent tous là, ligués et regroupés, pour revenir me torturer et que l’évocation de leurs seuls noms pût raviver ma souffrance d’antan ? Que signifiait cette litanie de noms tracés sur le papier, si ce n’était la volonté qu’avait montré son rédacteur de m’en rappeler l’existence ? Mon père – car c’était bien son écriture - avait-il eu vent de ces brimades qu’on m’avait infligées ? Si oui, pourquoi ne m’en avoir jamais parlé de son vivant ? Pourquoi avait-il préféré m’en informer d’une manière posthume ?

SEKOV, COOPER, JOHNSON, BRONSKI ! Un pan de mon enfance entra dans la bibliothèque, la pire période que j’aie vécue, que je m’étais promis d’inhumer à jamais. Une bande de sales morveux, vêtus comme des ploucs, aux galoches sonores, s’agglutina sur le palier de ma nuit blanche en cohorte insoumise. Je nous revis tous rassemblés sous le préau obscur d’un matin de décembre, dans nos impers trempés de pluie, attendant le signal – un coup de sifflet du maître - pour nous ruer comme un seul homme dans la salle de classe. Moi, grelottant dans mes pantalons courts, dont tous mes camarades se moquaient, claquant des dents parce que Sekov m’avait volé mon paletot et subissant l’impitoyable bourrade du demeuré Bronski. J’entends encore Johnson claironner de sa voix hystérique : Willy la fille ! Willy la fille ! Ce fameux jour, Cooper avait fouillé dans mon cartable pour me vider sauvagement ma trousse. Plus de stylos pour recopier mon cours ! Le maître m’avait puni et j’avais dû rester trois heures en retenue. Le soir, après la douche, j’avais subi une mise à l’air, jeu bête qui consistait à molester un condisciple et à lui mettre la verge à l’air en le déculottant. Par chance, dans le dortoir la nuit, un surveillant veillait au grain, ne tolérant aucun chahut ni aucun bizutage. Mes nuits au pensionnat m’offraient donc un répit. Chaque jour était pourtant un long chemin de croix, chaque heure un lent et insidieux supplice. Comment, après toutes ces brimades, avais-je trouvé la force de ne pas mettre fin à mes jours ? C’est pour moi un mystère dont je m’étonne encore en rédigeant ma confession, que je n’ai pu élucider mais que j’ai résolu en retournant la violence endurée sur la personne de mes persécuteurs. Mais dans l’instant précis où je posai la main sur cette liste, je demeurais sonné, vaguement nauséeux, cherchant à prendre appui contre un des rayonnages de la bibliothèque.

Comme j’étais sous le choc – qu’on imagine un seul instant le désarroi qui m’assaillait, j’allais m’asseoir jambes flageolantes dans le fauteuil du bureau. J’avais encore la liste en mains - une liste qui me brûlait les doigts. Je la posais sur le bureau cherchant à réfréner un tremblement qui parcourait mon corps. Peine perdue, car plus je contractais mes muscles plus je sentais mes jambes se dérober sous moi. Une fois assis, je me calmais. Pas pour longtemps, hélas. A nouveau, je me mis à trembler. Quelque chose m’avertit que je n’étais pas seul dans la bibliothèque et que cette présence que j’avais décelée quand j’y étais entré était là à nouveau, toute prête à me toucher. Pourtant, je le compris, ce n’était plus un frôlement furtif qui aurait fui mon intrusion mais plutôt un regard qui, à ce moment-là, m’épiait. Un regard – comment dire ? – pesant et invisible.

Levant les yeux sur le portrait blanchâtre qu’illuminait la lune, j’en scrutais le visage que la pâleur avait changé en masque mortuaire. Je crus surprendre dans le regard de la jeune femme une lueur moqueuse. Enfin, une touche impertinente, vaguement esquissée, qui ressemblait à un rictus qu’on aurait dit condescendant et dont l’ébauche eut le pouvoir de m’échauffer l’esprit.

Je cessais de trembler et me levai d’un bond.

- Eh bien, à quoi joues-tu, criais-je comme si j’avais affaire à une présence humaine.

Me rapprochant du malicieux portrait, je retrouvais sur son visage la moue qui déformait ses lèvres, l’infime sourire énigmatique que tant de fois j’avais goûté mais plus de trace d’impudence, ni rien de ce que j’avais cru capter l’instant d’avant ! Ce bref constat me surprit à demi : je savais bien que tout n’était que fantasmagorie, le fruit absurde de mon cerveau malade. Le visage du portrait ne s’animait que parce que je pensais qu’il bougeait sous mes yeux, que parce que quelque chose en moi voulait y croire. Mais tout, dans ce que je ressentais, était imaginaire, y compris cette présence que j’avais inventée et qui, bien sûr, n’existait pas. Aurais-je fouillé de fond en comble tous les recoins de ma bibliothèque que j’en aurais sans peine convenu. Mais, dans un même temps et quand bien même il aurait été avéré qu’il n’y avait personne, j’aurais gardé en tête – même si concrètement il n’y avait personne - l’idée d’une immanente présence.

Cela étant, j’avais aussi compris que, quel que soit l’état de ma santé mentale, cette liste que je pensais être tombée d’un livre avait en fait glissée de derrière le tableau où on l’avait cachée. Quand je dis on, je devrais dire mon père, encore que rien ne fût prouvé. Ce pouvait être tout aussi bien ma mère ou une autre personne à l’insu de mon père. La liste indubitablement était bien de sa main, mais rien ne me disait que ce fût lui qui l’eût dissimulée dans l’interstice du mur et du  portrait. Et qu’on ne me demande pas pourquoi j’étais certain que cette liste avait chu de derrière le tableau : j’en serais incapable mais j’en avais la conviction profonde.

L’épisode du portrait m’ayant sérieusement vidé, je m’écroulais dans le fauteuil et méditais un court instant sur mes écarts imaginaires. J’avais toujours été sujet à des chimères absurdes et débridées et je l’avais admis depuis longtemps. Depuis toujours, j’étais ce qu’on appelle un doux rêveur. Mais là, je dépassais les bornes. Je devais consulter pour mesurer la santé de mes nerfs, sentant à juste titre que mon installation dans le manoir était seule responsable de mon agitation. Habiter sous le toit où mes parents avaient trouvé la mort n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux pour moi. En vendant tout, j’eusse commencé une autre vie : une vie neuve, sans traces du passé. Peut-être eussé-je trouvé une compagne à mon pied, ayant le goût de vivre et celui des voyages. J’aurais connu le vrai bonheur, l’ivresse des départs, la plénitude à exister et, en voguant de port en port, je me serais guéri de moi. En y réfléchissant, ce manoir me causait maints tracas et son cadre influait sur ma nervosité récente. La sagesse me soufflait d’abandonner ces lieux, hantés par les fantômes de l’histoire familiale et à jamais soumis aux sortilèges du temps.

J’en étais là de mes pensées quand, brusquement, la liste abandonnée sur le bureau vint s’imposer à mon esprit. La liste ! Comment diable avait-elle déserté mon esprit ? L’apercevant, je m’en saisis et en revins aux patronymes qui avait ravivé en moi tant de souffrances, que je voulus relire à voix très basse comme un conspirateur qui s’imprègne de son plan. SEKOV, COOPER, JOHNSON, BRONSKI. La scansion même que j’adoptais en dévidant ce chapelet me fit froid dans le dos. Voilà qu’en prononçant ces noms anciens tout se troublait en mon esprit comme par enchantement ! Mon front se couvrit de sueur, mes épaules s’affaissèrent. Je respirais plus vite. Et, bien évidemment, la liste que j’enserrais entre mes doigts se mit à trembloter. SEKOV, COOPER, JOHNSON, BRONSKI. Ils étaient là dans la bibliothèque nimbée de lune, comme venus d’outre-tombe, riant et se gaussant de moi, jouant des coudes, se disputant pour savoir qui aurait le privilège de s’amuser en prime à mes dépens. Je discernais très clairement Sekov avec sa tête de musaraigne, Cooper avec ses yeux exorbités, et Johnson-le-Rustaud – ainsi les nommait-on - avec son front buté. Quant à Bronski-le-Fier, je distinguais son ombre plus que ses traits mais j’entendais distinctement sa voix me traiter de lopette. Will le pédé, lança Johnson comme en écho. Hé, as-tu vu sa queue,  ironisa Sekov. Si on voyait de près, gloussa Cooper en marchant droit sur moi. Terrorisé, je bondis du fauteuil pour tenter une retraite. En reculant, je touchais le coin du bureau, contact qui me fit sursauter et que dans ma confusion je pris pour un attouchement d’un de mes tourmenteurs. Une angoisse m’étreignit qui me figea sur place.

Je dus fermer les yeux, tétanisé par ce que je croyais être un remake du passé. Et une armée de souvenirs ne tarda pas à se ruer dans ma conscience. Bon sang, dans quel pandémonium m’avait-on assigné ? Qui avait décidé que je serai une fois pour toutes la victime expiatoire ? Et pourquoi moi, pourquoi pas l’un d’entre eux ? Mais les séquences se bousculaient en une ronde folle. Plus ma mémoire ressuscitait de scènes dévastatrices, plus une rage folle, incontrôlée montait en moi. Et plus, dans ma mémoire, j’étais couvert de coups et de sarcasmes, plus s’affûtait en moi le désir froid, tranquille et implacable de tuer ces ordures quand, par un jour qui ne saurait tarder, j’aurais enfin repris la main sur mon destin.

Quand je rouvris les yeux, je me retrouvais seul dans la bibliothèque. Mais je ne tremblais plus. J’étais si calme que je m’en étonnais. Je compris vite que j’étais arrivé au terme d’un traumatisme ancien, qu’enfin se profilait l’espoir d’une totale guérison et que grâce à cette liste une nouvelle page se tournait. Ce fut d’ailleurs au cours de cette nuit que s’esquissa en moi l’idée de la vengeance. Mais cette idée qui chemina comme une gangrène dans mon âme ne prit sa forme définitive que quelques jours plus tard. J’acquis bien vite la certitude que l’heure de me débarrasser de mes démons avait sonné. Et ce désir qui avait crû après cette nuit tant agitée se résumait ainsi : après autant d’années où j’avais décidé d’enfouir au plus profond de moi tous mes malheurs d’enfance, il était temps de rendre la monnaie de leur pièce à SEKOV, COOPER, JOHNSON, BRONSKI, temps de leur demander enfin des comptes, temps de me faire justice et de laver enfin l’honneur qui était mien. Et la meilleure façon d’y parvenir était de les rayer une fois pour toutes de la surface de la terre ! Un à un, sans le moindre état d’âme ou l’ombre d’un remords. Avec méthode, sang-froid et précision. Dans mon esprit, il était clair que tous devraient savoir qui leur donnait la mort et pour quels crimes ils subissaient mon châtiment jusqu’au moment fatal où ils emporteraient dans l’au-delà l’inadmissible image de leur ignominie.

Une telle vengeance peut à bon droit sembler aussi absurde que criminelle, pour ne pas dire démesurée. Il n’en est rien. Qui a subi les pires sévices, les plus ignobles persécutions sait trop combien la honte secrète qui en découle peut dévaster une vie entière. Pour peu que la victime retrouve ses tortionnaires et les prenne au collet, c’est bien sûr l’hallali. Je ne dis pas cela pour justifier mes crimes ; j’explique tout au plus un mécanisme vieux comme le monde, qui fut à l’origine de maint fait d’armes, mainte geste politique, maint événement édifiant qu’on vénère aujourd’hui dans les manuels d’Histoire. Le désir de vengeance a été, restera un moteur dynamique pour le progrès humain. On peut le déplorer mais c’est hélas ainsi : l’histoire des hommes est régie par la Force et non par la Morale.

 

 

   Décision prise, porté par l’incroyable espoir d’y débusquer les noms de mes futures victimes. je passais une semaine à feuilleter les almanachs les plus récents que mon père avait entassés sur l’un des rayonnages de la bibliothèque. Quelque chose me disait que c’était là, entre réclames et listes de notables, qu’ils se révéleraient à moi. J’épluchais donc des pages de noms rangés par professions ou par communautés, et tout autant d’encarts où s’affichaient noms de boutiques, noms de gérances, adresses, réclames, membres de clubs... sans arriver à rien.  Je commençais à croire que je n’avais pas pris la bonne méthode. Mais comme je parcourais les feuilles de ce que je croyais être le dernier almanach, je tombais sur un exemplaire du Colonist Annual, d’un format plus petit mais qui semblait avoir été glissé sous la pile d’almanachs. Et, en l’ouvrant, je sus d’emblée que c’était mon sésame.

Je compris bien après que ce miraculeux coup de pouce était l’œuvre de mon père, mais dans l’instant je considérais cette trouvaille comme une coïncidence heureuse. J’étais des plus chanceux. Tous les noms recherchés s’y trouvaient ! J’eus tôt fait de localiser Ivan SEKOV (Aquaculteur) et John COOPER (Gardien-chef au Musée de la Baleine) qui habitaient New Bedford et dont les noms, apparaissaient dans les statuts d’une société de bienfaisance. Puis le nom d’un certain A.JOHNSON qui vivait à Rockport et qui avait maille à partie avec la confrérie des artisans. Etait-ce le bon Johnson ? Enfin, Samuel Bronski – comment l’oublier celui-là ? - tenait boutique dans un parc d’attraction à Salem. A priori, c’était mes proies puisqu’ils portaient les mêmes prénoms que ceux que j’avais gardés en mémoire, (excepté Johnson-le-Rustaud dont le prénom avait été gommé de mon esprit) et qu’ils étaient restés dans le secteur géographique de leur enfance. Les ayant repérés, il me fallait maintenant les approcher, m’immiscer dans leur vie sans éveiller aucun soupçon. J’aurais besoin d’un peu de temps pour choisir le moment où je devrais frapper. Mais je savais être patient, têtu et réfléchi : autant d’atouts que j’avais dans ma manche. Après avoir mûri mon plan, je décidais de rejoindre New Bedford en train. Je fis un rapide bagage, dis à Betty que je m’absenterais sur plusieurs jours et pris la route pour le Massachusetts. A New Bedford, je trouvais une auberge non loin du port où je vaquais, sachant que là était le gros de l’activité de la ville. J’avais bien sûr en poche les adresses de Sekov et Cooper mais je ne voulais pas entrer dans l’intimité de leur vie. Pour peu qu’une marmaille de gamins m’ouvrît la porte et j’aurais dû remettre mon projet à plus tard. Non, je voulais les rencontrer seul à seul, tant par prudence que parce que la rencontre se devait d’être à la mesure du châtiment : tendue, tragique, expéditive. Aussi, avais-je en tête de les surprendre sur leur lieu de travail à un moment où, occupés à leur besogne, ils baisseraient la garde.

Avec Sekov, la chance me sourit. Comme j’errais sur le port, mon œil fut attiré par une enseigne : Aquaculture Ivan SEKOV. Je m’approchais, tout en gardant une distance entre le quai où s’empilait une montagne de palettes et le hangar d’aquaculture. Devant la porte, deux hommes discutaient : un petit gros et l’employé en blouse grise, au museau effilé que je n’eus pas de peine à reconnaître. Sekov soi-même, debout là devant moi, à moins d’une vingtaine de mètres ! Je reculais d’un pas, tournais le dos mais pus entendre Sekov crier au petit homme qui s’éloignait : « Je vous rejoins au Capitaine Achab ! » Il pénétrait déjà dans le hangar. Je n’hésitais qu’une seconde puis le suivis.

Je l’aperçus tirer une porte au moment même où je longeais un bassin d’eau mouvante où frétillait une armada de jeunes soles. Me ravisant, je revins sur mes pas et refermais la porte du hangar que je bloquais de l’intérieur avec une cale. Puis je courus jusqu’à la porte où Sekov avait disparu et m’y postai, de telle façon que lorsqu’il l’ouvrirait, il ne pourrait me voir. Comme de juste, Sekov poussa bientôt la porte et c’est en la fermant qu’il m’aperçut. Il marqua sa surprise. « C’est pourquoi ? » brailla-t-il. Je m’avançais d’un pas. « Tu ne reconnais pas les vieux amis ? » Il fit signe que non en me dévisageant. « Williamson. William Williamson ! » Il balbutia : « William Wil...! » Je m’approchais à le toucher. Sekov recula, tendant vers moi des mains tremblantes, tout grimaçant et tentant de parler. Il voulut fuir mais je le rattrapais à la hauteur du bac où s’ébattaient ses cultures de poissons. « Attends ! » dit-il. Je ricanais, lui enserrais le cou de mes dix doigts et lui plongeais la tête dans l’eau. Sekov sortit une fois la tête de l’eau mais je l’y replongeais. Il s’aida de ses doigts pour s’agripper au rebord courbe mais je le tenais ferme. Et j’appuyais de tout mon poids jusqu’à ce qu’il faiblît, rendît les armes et ne fût plus qu’un poids tout flasque entre mes bras. Je basculais alors son corps dans le bassin tout frémissant d’écailles et m’éclipsais.

 

 

   Après ce premier meurtre, je rentrais à l’auberge avec ce qu’il faut bien nommer la peur au ventre. Rêver d’assouvir sa vengeance est une chose, l’exécuter en est une autre. Je passais une nuit blanche à ressasser la scène du meurtre et à imaginer le corps de ma victime mangé par les poissons. Sekov n’avait pas mis beaucoup de temps à intégrer tout l’insolite de ma visite. J’avais agi au mieux et sans laisser la moindre trace. Expéditif, tel s’était accompli mon acte. Pourtant, je revoyais la tête de Sekov plongée dans les remous de l’eau et je sentais courir encore dans mon bras droit l’ultime spasme de son corps. Je dus pourtant me ressaisir, sachant qu’il me fallait trouver Cooper si je voulais quitter rapidement New Bedford. En lanternant, je risquais d’attirer l’attention et de devoir laisser en plan mon infernal programme. Mon dessein était clair : prendre la route pour Rockport dès que Cooper aurait été éliminé, puis finir sur Salem. Je fixais donc mon attention sur Cooper seul.

Il habitait un mobil-home avec sa femme et ses enfants dans un quartier non loin du port et passait ses journées au fier Musée de la Baleine. J’avais pris soin de me documenter sur ce musée qui renfermait, avais-je lu, nombre vestiges de l’époque baleinière. Cooper était de tous celui à qui j’eusse pardonné les fautes, n’eût été son rire niais qui revenait à mes oreilles à chaque fois que j’évoquais son nom. Cooper, quel que fût son QI, était coupable comme les autres. Il devait donc payer, au moins pour sa bêtise. Je mis très peu de temps à repérer le dit Musée de La Baleine et à connaître ses horaires d’ouverture. Chaque jour, une foule de visiteurs s’y pressait à heures fixes de sorte qu’il m’était impossible de surprendre Cooper, sauf à l’heure du repas où il fermait boutique. J’eus tout loisir de capter son manège sur le coup de midi. Cooper, qui avait bien vieilli, rentrait chaque jour à la même heure – disons midi moins cinq - ses tourniquets de cartes postales, ses bateaux en plastique et ses harpons. Les tout derniers touristes désertaient le musée quand il sonnait une cloche qui annonçait la fermeture. Puis il rentrait dans le musée pour s’assurer qu’aucun touriste n’était encore à l’intérieur, avant de refermer la porte sur lui et ce jusqu’à une heure et demi.

Le jour que je choisis de trucider Cooper était un 4 juillet, jour de l’Indépendance, où je savais que le musée serait fermé l’après-midi et où les rues, emplies de monde, seraient ouvertes à la liesse populaire et aux parades de majorettes. Le jour rêvé pour assouvir une vengeance. A midi pile, après avoir rangé à l’intérieur tout son fourbi, Cooper houspilla d’une voix ferme le dernier couple retardataire. Puis il rentra dans le musée. Caché derrière le tronc du sycomore qui ombrageait la place et en jetant un dernier œil autour de moi, je m’engouffrais dans le musée en refermant la porte sur moi. Je tombais sur Cooper qui, me tournant le dos, poussait un tourniquet dans un coin de la salle. Je saisis un harpon qui traînait dans un coin et le plaquais derrière mon dos. Cooper se retourna et sursauta en me voyant. Ses yeux proéminents semblèrent sortir de leurs orbites. « Bon sang, c’est toi ! Willy la fille ! Que fous-tu là ? » Du tout premier regard, il m’avait reconnu. Je le vis s’avancer, en claudiquant légèrement et en tendant une main qu’il voulait amicale. « Ah, ça, c’est une surprise ! » rit-il de son ricanement benêt. Mais sa main retomba quand il vit mon visage et la fixité de mes yeux. « La mise à l’air, t’en souviens-tu » dis-je sur un ton paisible comme si je récitais une oraison funèbre. « La mise à...quoi ? » Son cerveau lentement finit par concevoir la vraie raison de ma visite. Je brandis mon harpon. Il ouvrit de grands yeux. Je m’approchai et enfonçais sans hésiter la pointe du harpon dans sa poitrine. Il s’écroula, bouche grande ouverte d’où refluait déjà le sang, deux yeux épouvantés posés sur moi comme si j’étais le pire démon. Je lui souris, puis tournais les talons.

Comme je gagnais la porte, je l’entendis gargouiller dans mon dos d’étranges et inaudibles borborygmes. « Adieu, Cooper ! Que le Diable t’emporte ! » dis-je sans me retourner en franchissant la porte du musée. Je la tirais sur moi comme on referme la dalle d’un caveau, alors que des flonflons pimpants envahissaient la place.

 

 

   Je quittai le jour même New Bedford et retrouvais au soir la saine tranquillité de mon manoir. Le ménage était fait, Betty m’avait laissé de quoi manger dans le frigo et ma bibliothèque, restée intacte depuis que je l’avais laissée, m’accueillit gentiment avec ce que j’interprétais comme un soupir de soulagement. J’y fis un tour, jetai un bref coup d’œil sur le portrait de la jeune femme et allai me coucher. Je m’endormis presque aussitôt sans même penser au gardien-chef Cooper dont on avait dû retrouver le corps baignant dans une mare de sang. La police du Massachusetts devait être sur les dents avec deux meurtres sur les bras commis en quelques jours. Sekov-le-Noyé et Cooper-l’Empalé ! Deux morts qui, il y a bien longtemps, s’étaient connus de leur vivant. Les flics du comté sauraient-ils faire le lien ? Au fond, je m’en moquais. Pour incroyable que cela puisse paraître, je n’éprouvais aucun regret ni aucune frayeur en repensant à ces cinq jours passés à New Bedford. Plutôt une sorte d’apaisement, la calme conviction que je devais bien ça au gosse dont on avait pourri la vie.

Le lendemain, Betty m’apprit que durant mon absence un homme était venu me voir, sans laisser pour autant son nom ni ses coordonnées où j’aurais pu le joindre. Il s’était contenté d’affirmer qu’il ne tarderait pas à repasser. Quand je demandais à Betty de me décrire l’allure de l’inconnu, elle me le présenta comme étant grand, plutôt massif, d’un abord avenant, vêtu avec recherche et élégance. Rien là qui fût capable de me mettre sur la voie. « Ma foi, attendons, nous verrons ! », conclus-je en remerciant Betty et en poussant la porte de ma bibliothèque. J’oubliais cette visite, cherchant à me documenter sur la ville de Rockport, ville où Johnson-le-Rustaud était censé vivre sa vie jusqu’à sa mort. Mais c’était sans compter avec Will le pédé ! Combien de fois m’avait-il terrassé en me plaquant au sol ventre à terre et en mimant un acte sodomite ? Johnson ! Son sort serait au moins égal à celui de Sekov et Cooper. En pire même peut-être.

L’ennui, c’est que je n’étais pas sûr que le Johnson que j’avais repéré fût réellement le bon. Ce nom était hélas courant en Nouvelle-Angleterre comme les Dupin ou les Legrand en France. A.JOHNSON, avais-je lu. C’était le A qui me faisait souci. Me manquait son prénom que je cherchais dans ma mémoire. En vain, puisque nous répondions plus volontiers à nos surnoms ou à nos noms, jamais à nos prénoms. Donc, j’étais dans l’impasse et j’enrageais à l’idée que Johnson pût s’en tirer à si bon compte. Une nuit, - je rends grâce à la nuit et aux rêves qu’elle engendre, je m’éveillais d’un rêve étrange ayant pour cadre le pensionnat de mon enfance. Sur le perron, Steve Donovan, notre maître d’étude, faisait l’appel du matin. Il égrenait nos noms de sa voix de stentor. « Bronski ! » « Présent ! » « Conors ! » « Présent ! » « Sekov ! » Pas de réponse, ou plutôt si. Quelqu’un lui répondit : « Plus là, monsieur ! » Donovan, impassible, poursuivit son appel. « Davis ! » « Présent ! » « Cooper ! » Une même voix que celle qui avait répondu à la place de Sekov s’éleva : « Plus là non plus, monsieur ! » Donovan grimaça et me jeta un sale regard en coin. Puis il reprit l’interminable litanie. « Johnson ! » Personne ne répondit. Donovan, cramoisi, s’irrita : « ALLAN JOHNSON ! » Pas de réponse, pas un murmure. Je fis un petit signe à Donovan : « Je peux aller vous le chercher, monsieur ! Il doit être à Rockport ! » Donovan me toisa, juste avant de lâcher : « Allez-y, Williamson ! » Je me mis à courir, courir, courir quittant le pensionnat comme un détenu sa prison. Et c’est  à ce moment que je sortis du rêve. ALLAN ! ALLAN JOHNSON ! Voilà qui était évident, mais oui ! N’était-ce pas Donovan soi-même qui, en début d’année, l’avait appelé ALLAN suite à l’erreur de transcription sur la liste d’appel ?

Je sautai de mon lit, filai dans la bibliothèque et retrouvai la page du Colonist où figurait le nom de A.JOHNSON. En bas de page, un tout petit encart énumérait diverses activités artisanales, typographiées en caractères si minuscules que je dus prendre ma loupe.  En grossissant le texte, j’eus droit à une réclame en règle sur l’élagage et le sciage du bois, puis à une description sur les toits de bardeaux ; enfin, en poursuivant mon décryptage de limier, à cette annonce que je relus deux fois tant je croyais avoir mal lu : Bois de charpente, Allan Johnson, Rockport. Voilà : j’avais maintenant la certitude que le Johnson vivant à Rockport était le mien !

 Tout excité, je décidais de partir pour Rockport. Je préparais mon bagage dans la nuit, laissais un mot destiné à Betty où je disais m’absenter quelques jours et pris le train dès le lever du jour pour le comté de Knox. Arrivé à la gare de Rockport, je louai un tilbury sous un nom d’emprunt et procédais d’une manière identique à celle que j’avais adoptée pour Sekov et Cooper. Pour ne pas être taxé par le lecteur de complaisance morbide, je lui ferais donc grâce des détails de ce meurtre. Ce que je puis en dire, c’est que Johnson me reconnut comme les deux autres et qu’il comprit comme eux le but de ma visite. Jouant de l’effet de surprise et de l’effroi qu’il ressentait, je le poussais brutalement sous la lame de la scie qui débitait alors du bois. Sa tête vola dans la sciure ; son tronc, où bras et jambes tremblotaient, se mit à gigoter avant de s’affaisser. Ecœuré et tremblant, je dévalais la route avec encore en tête l’épileptique pantomime de Johnson. Un cauchemar. Rejoignant la grande route, je retrouvais le tilbury, houspillai le cheval qui se mit à trotter avant de m’engager plus loin dans un chemin perdu où je repris mon souffle.

A cet instant, j’étais aux trois quarts de mon plan qui aurait pu s’arrêter là. Trois de mes tourmenteurs avaient payé. Il n’en restait plus qu’un, que j’aurais pu gracier. Pourquoi aller plus loin ? Mais quelque chose comme une terreur ancienne me tenaillait encore : la peur tenace d’être à nouveau victime du dernier si, par malheur, il survivait. Je n’avais donc pas le choix. Il existait aussi cette liste écrite par la main de mon père, trouvée sous le portrait de la bibliothèque, cette foutue liste que j’avais pris pour testament. L’incitation à la vengeance qu’elle recelait était pour moi patente. En conséquence de quoi, bien que ma détermination fût un peu écornée, je ne pouvais plus reculer. Je devais finir le travail, trouver Bronski qui vivait à Salem, dans le comté d’Essex. Mais lui, je voulais le soigner parce qu’il avait été, (restait dans mon esprit), le chef de meute. Sa mort à tous points de vue devait être exemplaire.

Pour mener à bien cette vengeance, je devais prendre du recul. Je décidais le soir même de la mort de Johnson de retourner chez moi. J’y fus bien vite et retrouvais rapidement mes habitudes, jusqu’à ce fameux jour où Betty m’annonça la visite de l’homme venu déjà me voir.

- A-t-il donné son nom, demandais-je à Betty.

- Non. Mais il a hâte de vous voir ! 

- Bien, je serai dans la bibliothèque. Dites-lui de m’y rejoindre !

- Entendu, dit Betty.

Elle était sur le point de partir quand elle se ravisa :

- Ah, j’oubliais, monsieur ! Je dois passer voir un neveu à l’hôpital. Puis-je partir plus tôt ?

- Bien sûr, Betty ! Allez !

De la fenêtre de ma chambre, je la vis parcourir la grande allée et disparaître entre les arbres. Je constatai alors qu’une calèche était garée sur le gravier : celle de mon visiteur. Je gagnais la bibliothèque où il devait m’attendre. La porte était ouverte. J’entrais. L’homme attendait et me tournait le dos, tentant de déchiffer un titre sur l’un des rayonnages. Il semblait correspondre au portrait de Betty : grand, élégant, aux épaules imposantes.  Mais je n’eus guère le temps de mieux l’examiner car il se retourna d’un bloc dès qu’il perçut mon pas.

Je reculai d’un pas et restai interdit. J’avais là, devant moi, le dernier homme de la liste à qui j’avais promis un châtiment ignoble : Bronski  lui-même, massif et droit, aux cheveux dégarnis mais portant encore beau et arborant avec un rien d’ostentation une même fierté dans son sempiternel port de tête ! Bronski- le- Fier et sa grimace aux coins des lèvres, stigmate à peine voilé d’une cruauté dont j’avais fait jadis les frais. Il me jaugeait, l’œil ironique, goûtant apparemment au tour qu’il me jouait. Que dire, que faire ? Je n’en revenais pas. Bronski, debout dans ma bibliothèque, me scrutant de ses yeux facétieux ! Content visiblement de me surprendre dans mon repaire de solitaire !

L’œil narquois et le sourire aux coins des lèvres, il s’avança d’un pas vers moi.

- Eh bien, tu me reconnais pas ?

Je fis signe que non. Que venait-il chercher ici ? Avait-il eu vent des meurtres perpétrés ?

- Bronski ! Samuel Bronski !

Je fronçais le sourcil, feignant de fouiller ma mémoire. Mais je cherchais d’abord à trouver une parade.

De son épaule, il me donna une bourrade.

- Le pensionnat, voyons !

- Le pensionnat ?

Il prit un ton tranchant.

- Bronski, ça n’te dit rien ?

Je fis celui à qui soudain tout revenait.

- Mais oui, bon sang ! Bronski ! Ah ça, que fais-tu là ?

Il garda le silence.

- Tu n’es quand même pas là pour me parler du pensionnat !

- Non, en effet.

Sa physionomie changea d’un seul coup. De moqueuse, elle devint austère. Il prit un air très convenu et je notais que son visage se chiffonnait. Il avait certes une chose à m’avouer qui le plongeait dans l’embarras mais qu’il avait du mal à confesser.

 Je l’invitais à prendre un siège. Il s’écroula dans un fauteuil, me regarda, puis soupira.

- Un Cognac, peut-être ?

- Volontiers !

Je m’installai auprès de lui. Nous goûtâmes au Cognac après avoir trinqué. Je répondis un temps à ses questions sur le manoir, puis je me décidais à l’attaquer de front.

- Eh bien, puis-je maintenant savoir ce qui t’amène ici, dis-je d’un ton qui se voulait aimable.

Il hésita.

- Pour tout te dire, je suis venu ici pour parler de ton père.

- De mon père ?

Il soupira, avala une gorgée de Cognac et me fixa intensément.

- J’ai approché ton père avant sa mort, commença-t-il. D’abord pour régler des affaires auxquelles nos intérêts étaient liés. Comme la fortune nous souriait, nous nous sommes rapprochés. De complices en affaires, nous sommes devenus amis. C’est ainsi qu’un beau jour j’ai su que tu étais son fils. Je lui raconté  toutes nos années d’étude au pensionnat, les vexations que tu avais subies et les souffrances que tu avais vécues là-bas. Il voulut tout savoir et m’en demanda plus : le nom des gosses qui t’avaient persécuté. Noms que je lui livrais sans l’once d’un regret, y incluant le mien. Tu me croiras ou non, mais à partir de ce moment, ton père n’eut pas de cesse d’en dresser la liste. Et, à ma grande surprise, il décida de les rencontrer un à un et de leur faire payer leurs cruautés passées.

- C’est une histoire de fous !

- Pas tant que ça, souffla Bronski lampant une rasade de Cognac. Crois-moi, ton père était bien décidé à faire justice par lui-même. Par amitié pour moi, il m’exclut de sa liste mais n’exprima pas moins à mon égard, à chaque fois qu’il y pensait, un reproche voilé. Inquiet de voir combien était assise sa détermination, je décidais d’en informer les autres. Tu te souviens sans doute de Sekov, de Cooper et de Johnson-le-Rustaud ? Je les contactais tous. Mais tu connais la suite : ce qu’il advint de tes parents devait hélas se produire...

- Enfin, de quoi me parles-tu ?

- Bon sang, du crime que l’un d’entre eux commit sur tes parents !

- Tu veux parler de l’arsenic ?

- Tout juste !

Je gardai un instant le silence, sonné par cette soudaine révélation, puis repris mes esprits.

- Qui, selon toi, en est coupable ?

Bronski pinça les lèvres en signe d’ignorance.

- Difficile de le dire. Ce que je sais, c’est que trois jours après en avoir averti les autres, tes parents étaient morts. J’ai mis un certain temps à accepter que j’étais responsable de leur mort, puis j’ai cherché à oublier ce triste drame. Je ne serais probablement jamais venu te voir si je n’avais appris, il y a un mois, les morts consécutives de Sekov et Cooper...

Il s’arrêta, but une dernière gorgée et m’observa.

- Je crois t’avoir dit l’essentiel, conclut-il. Il va sans dire que les morts de Sekov et Cooper ont un lien manifeste avec l’assassinat de tes parents. Je ne serais pas étonné que Johnson-le-Rustaud vienne s’ajouter à cette liste et que sa mort fasse dans peu la une du Daily Maine !

- Tu veux parler de cette liste qu’avait dressée mon père ?

Il fit oui de la tête.

Je gagnais mon bureau et y trouvais la liste. Je m’en saisis et d’un pas nonchalant la portais à Bronski.

- Cette liste, la voilà ! Je l’ai trouvée ici, écrite de la main même de mon père !

-  Ah, oui ? Mais...comment ça, articula Bronski.

- Regarde !

Bronski s’en empara, l’œil perplexe, la lut et la relut, me regarda, éberlué. Puis, la lâchant sur la petite tablette où reposaient nos verres, il me dévisagea. D’abord avec curiosité, puis avec une lueur étrange dans la prunelle. Ce fut à cet instant qu’il effleura du doigt la vérité. Je vis ses yeux s’ouvrir en grand et ses épaules s’affaisser.

- Ne me dis pas...commença-t-il.

- Si. Un à un, sans le moindre regret !

Il accusa le coup et se mit à suer. Ses mains et ses genoux tremblaient, et sa figure vira au cramoisi. Il parut étouffer, déboutonna le col de sa chemise tout en cherchant son souffle. Il voulut se lever. Je l’en dissuadais. J’avais en main un coupe-papier que j’avais pris sur le bureau avec la liste. Je l’approchais à hauteur de son cou.

- Ne me dis pas...balbutia-t-il.

- Si, tous, dis-je calmement. Sekov, Cooper, Johnson! Tous ont connu une fin atroce ! Tous ont expié leurs crimes ! Il n’en reste plus qu’un ! Et celui-là – je pressais un peu plus la pointe du coupe-papier contre son cou, c’est toi !

- Tu oublies le pardon de ton père, gémit Bronski.

- Quel pardon ? N’es-tu pas sur la liste ?

Je lui fourrai la liste sous le nez et lui montrais son nom écrit.

- N’est-ce pas ton nom ?

- Si, gémit-il.

- Alors, il est normal que tu paies ! Mais avant de mourir, tu dois me dire le nom de l’assassin de mes parents !

- Tu veux donc le savoir, ricana-t-il l’œil dément.

 - Oui, dis-je. Tu restes le seul à le savoir !

- En es-tu aussi sûr ?

A cet instant, en l’acculant dans son fauteuil avec la pointe du coupe-papier contre sa gorge, quelque chose tomba de sa poche qui ressemblait à une fiole. Je m’en saisis, tout en gardant l’œil sur lui. Et je compris alors l’objet de sa visite : Bronski était venu m’assassiner à l’arsenic comme il avait  tué mes deux parents !

Je le fixai à plein visage.

- C’est donc toi l’assassin ?

Il m’agrippa les mains.

- C’est moi !

Il suffoquait de peur.

Quand je brandis le coupe-papier, il s’immobilisa, saisi par la terreur, puis se raidit, tomba sur le tapis et demeura figé sur le côté. Je me baissais, cherchais son pouls. Bronski-le-Fier avait quitté ce monde à tout jamais.

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