Nouvelle / Philippe Charrac " Le réunionnais de la rue Brémontier "

Découvrez une nouvelle noire inédite de l'auteur Philippe Charrac

LE RÉUNIONNAIS DE LA RUE BRÉMONTIER

Une nouvelle de Philippe Charrac

 

La voiture de patrouille glisse en silence le long du cours de l’Yser. Nous sommes tous tendus, légèrement penchés en avant, scrutant les rues adjacentes. L’agresseur que nous recherchons est de type portugais, la cinquantaine, plutôt grand. J’ai oublié la description vestimentaire, mais ça n’a aucune importance, puisque j’apprendrai plus tard que cet homme n’existe pas, pur produit de l’imagination du véritable auteur, qui a pris soin de nous lancer sur une fausse piste.

Je propose d’aller vérifier autour du marché des capus quand la vibration de mon téléphone glissé dans une des poches de mon gilet tactique m’interrompt. Sur l’écran s’affiche le surnom d’un collègue :

— Philippe, c’est Steph’. Tu peux rappliquer ? Le gars ne parle qu’en créole, et les pompiers n’arrivent pas à le calmer, il gigote dans tous les sens.

Demi-tour sur le carrefour du cours de la Marne, et ses enseignes de restauration typiquement gasconnes. Arrivée rue Brémontier. Tout le monde descend. Au milieu de la chaussée, une femme pleure par hoquets, en resserrant maladroitement sur des hanches grassouillettes une robe de chambre aussi chiffonnée que la peau de son visage. Je me dirige vers les hommes en bleu et rouge qui tentent vainement de maîtriser un homme torse nu allongé sur le trottoir, devant une porte ouverte sur une pièce au carrelage ensanglanté. Du raisiné, il y en a partout. Le pantalon de la victime en est imbibé. Surtout, le jeune homme est éviscéré, et ses tripes roses forment un petit tas dégoûtant et vaguement écœurant sur son ventre. Je le contourne pour pouvoir me pencher au-dessus de son visage, et écouter ses divagations. Effectivement, le bonze délire en réunionnais. Je lui réponds dans le même idiome, il m’envoie chier. Il n’aime visiblement pas du tout du tout qu’un keuf lui cause avec les mots de son cru, et j’ai droit à un assaisonnement de “trou d’ki” biens sentis, entre autre. En plus, et j’ose dire bien sûr, il est shooté jusqu’aux  oreilles, alcool et came mélangés, le pire restant le légal. Entre deux insultes et autres provocations, mêlées toutefois de prières adressées à sa “môman”, je peux voir que les coups de couteau, en plus de fendre la peau et les fascias sur son cou, lui ont fait une nouvelle bouche sur la joue, par où l’on peut voir l’émail des dents briller parfois au milieu du sang. C’est un style.

Je ressors mon smartphone et je prends quelques photos des blessures, pour les transmettre ensuite à l’officier du quart qui ne va pas tarder à arriver pour décanter l’affaire. Me voyant faire, un caporal des pompiers attrape un champ opératoire dont il recouvre le corps de l’homme. Trop tard, les clichés sont dans la boîte, et peu m’importe si le soldat du feu croit à une fascination morbide : vingt années de Police m’ont appris qu’il est quasiment toujours inutile de s’expliquer.

Au grand soulagement de tous, flics et pompiers, l’équipe du SAMU arrive. À satête, une petite femme replète qui prend des décisions à la vitesse de l’éclair tout en essayant de materner notre blessé qui se tortille dans tous les sens, malgré les quelques dizaines de centimètres d’intestin grêle qui pendent sous son nombril. Plusieurs tentatives pour le contenir avec des sangles s’avèrent vite vaines. Finalement, on finit par le menotter aux bras du brancard, mais là encore, la manœuvre s’avère assez inefficace, et il faut quatre hommes pour se cramponner à ses bras et à ses jambes. Il y a du sang partout, qui se répand en rigoles sur le sol du fourgon où nous avons finalement réussi à le transporter. Je me demande si je ne vais pas y filer un petit mais ultime coup de couteau en douce histoire de le faire enfin tenir tranquille, et de nous simplifier la vie : homicide par arme blanche, PJ saisie, et fin d’intervention pour nous. Allez savoir pourquoi, je n’ose pas…

Enfin, le VSAB décolle, direction le service D-choc des urgences de Pellegrin, hôpital qui, pour la petite histoire, ne doit pas son nom à un grand homme que l’autre histoire, la grande, aurait injustement oublié, mais au terrain sur lequel il fût bâti au XIXème siècle. Le trajet me paraît interminable. Régulièrement, je cause au récalcitrant, lui lançant d’hypocrites “Oté mounoir, calme aou”, ou essayant d’obtenir les renseignements demandés par le personnel soignant, mais je continue à me brosser. L’homme n’aime définitivement pas l’uniforme. Dans le même temps, la médecin-chef dont je parlais plus haut découpe les restes de vêtements du patient impatient. Elle découvre une nouvelle plaie, un coup porté d’estoc à la gauche de l’aine, dont elle nous explique qu’il aurait facilement pu être fatal, l’artère fémorale se situant justement là, à peu de distance. Je repense à mon idée de tout à l’heure. Damn’, si j’avais su, mon coup de couteau serait passé encore plus inaperçu.

Nous arrivons enfin au D-choc. Chose exceptionnelle, vu la nécessaire asepsie des lieux, on nous laisse entrer. Faut dire que si on le lâche, le con, vu son agitation, il dégringole direct du brancard, et les urgentistes seront bons pour soigner un trauma crânien en plus des travaux de couture qui les attendent. Tout est rapidement prêt pour l’anesthésie, pour laquelle nous prions tous, flics, pompiers ou infirmiers. Dans mes doigts qui maintiennent son poignet gauche, les crampes commencent à apparaître. Enfin, le moniteur indique une saturation. Pas besoin d’avoir un rythme cardiaque, vu la force avec laquelle il gesticule, le garçon, si son cœur ne bat plus, c’est qu’on a affaire à Dracula, et il ne reste qu’à le laisser s’auto-pomper. Masque à gaz posé sur le museau de force, injection d’un produit laiteux dans la veine, suivi d’un autre liquide plus clair, et c’est l’extinction des feux. Place à la médecine. Il est temps de soigner ce Monsieur afin qu’il puisse retourner au plus vite nuire à notre société. Je récupère mes menottes collantes de sang et je vais les laver dans un lavabo après en avoir demandé l’autorisation à un infirmier. Grandes eaux, savon bactériologique, solution hydro-alcoolique. Penser à prévoir du lubrifiant. Remercier. Être remercié. Fin de service. Rentrer chez soi. Mettre l’uniforme à laver. Préparer le petit dej’ des enfants. Et à leur réveil, simplement leur dire que cette nuit encore, Papa a attrapé des méchants.

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