Nouvelle / Eric Dupuis : " La vie en couleurs "

Découvrez une nouvelle noire d'Eric Dupuis, auteur Du Noir au Sud

Une vie en couleurs

Eric DUPUIS

Le 6 avril 2020

 

Des années à braver le danger, toujours sur le qui-vive à sauver ses miches, et au moment de profiter, me voilà à l’hosto… Une heure que je poireaute en salle d’attente, aux urgences… C’est long. Mon esprit tente alors de s’évader. Pour éviter de penser au mal qui me ronge. Et les circonstances ressurgissent. L’occasion de retracer le fil de ma vie… 

Tout a commencé en 1986. 21 ans. J’entre dans la police nationale. Ecole, formation, levée des couleurs. Je découvre le boulot de flic. Gardien de la paix. L’uniforme. Le terrain - la rue. Paris. A l’époque, la case départ passait obligatoirement par la capitale. Et on en prenait au moins pour 12 à 15 ans avant de revoir sa région d’origine…  La mienne, c’était le Pas-de-Calais. Noir comme le charbon. Avec son ciel chargé, ses corons, et ses terrils. Depuis mon enfance, j’avais côtoyé la maladie, la mort et les cimetières, avec les décès de mes grands-pères, de mes oncles, anciens mineurs atteints de la silicose, cette maladie qui vous ronge les poumons… Au final, ne pas revenir dans ma région natale allait m’aérer l’esprit, et laisser ces fantômes derrière moi. Une nouvelle vie s’offrait à moi, et je comptais bien en profiter. A cet âge, tu sors. Tu fais la fête. Et tu rencontres des filles. En arrivant dans le commissariat du 13ème arrondissement, dans le quartier chinois, j’étais sorti avec une jolie collègue de cinq ans mon aînée. On s’éclatait bien, mais sans se protéger. Or, à la fin des années 80, les médias ne parlaient que du Sida. Ce virus touchait même les vedettes, les acteurs et les humoristes, alors tout le monde commençait à baliser sévère… Moi le premier. J’apprenais, à l’issue de notre rupture, que la charmante collègue se tapait tous les nouveaux arrivants ! J’ai flippé. J’en ai plus dormi… mais j’ai survécu.

Les années 90 – Elles ont défilé à une vitesse vertigineuse. Je bossais comme un malade sur la V.P. - la voie publique -, en brigade de roulement, au service général, à traiter les accidents, à gérer les blessés, à les secourir, et à transférer les cadavres. Pas de service spécialisé, c’était le gardien de la paix qui se tapait le sale boulot. Les pendus à descendre, les noyés à remonter de la Seine, les familles endeuillées à consoler… Je risquais ma peau, face à des excités, des merdeux, des drogués, des mecs enfouraillés ou qui te lacèrent le visage avec un surin juste pour un regard de travers. Un univers Rouge. Rouge comme le sang que tu croises à tous les coins de rue. Tantôt, tu sors les gens de leur trou, tantôt tu les mets au trou. Et quand tu as de la chance, tu arrives à sauver des vies. Hélas rarement celles de tes collègues qui se suicident. Un dur métier au quotidien, avec les aléas et l’inconnu chaque jour, à chaque mission. Pas le temps de sortir la tête du guidon, ni de faire un arrêt sur image, pour réfléchir à tes conditions de vie, tu fonces tête la première en suivant tes horaires et tes semaines décalées, en 3x8, à ne jamais manger ni dormir à la même heure… Parfois entre deux eaux, les yeux dans le brouillard, si épuisé. Exténué. Sans compter les périodes difficiles comme celle des attentats de 1995… Climat tendu, tension palpable, avec un nombre considérable de bombes désamorcées aux quatre coins de la capitale… Mais je m’en suis sorti.

Enfin. On s’est occupé de moi. Je suis dans un lit, mais au lieu de patienter dans la salle d’attente, je poireaute dans le couloir… D’un autre côté, ils n’arrêtent pas. Ils courent partout, dans tous les sens. Au final, j’ai la nette impression qu’ils sont débordés. N’ont pas l’air serein d’ailleurs. Ça m’inquiète… Je vais me replonger dans mes souvenirs, ça me fera passer le temps…  

Les années 2000, les années bonheur ! Ma période blanche, sans prise de risque, bien que… Après 14 ans de VP, à braver le danger, à être plusieurs fois blessé en service, je participe aux OPE – les opérations prévention été – et j’intègre un centre de loisirs jeunes implanté au beau milieu des cités dans la zone urbaine nord du département. L’occasion de proposer et d’encadrer des activités nautiques, de plein air et des séjours à un public sensible, dans un secteur « à risque ». Qu’importe, je prends cette opportunité comme un bol d’air pur. Un dépaysement total. Même si la base est dans un parc entouré de barres d’immeubles, je n’ai plus l’impression de bosser à Paris. Mes actions de prévention m’apportent un équilibre après tant d’années de répression. Dans la foulée, je prends du galon, et en tant que Brigadier-chef, je deviens formateur-instructeur en activités physiques et professionnelles. Le pied ! Après deux divorces, et mes trois gosses élevés par leurs mères respectives, que je ne vois pas, ou plus, j’obtiens pour la première fois de ma carrière des horaires hebdomadaires. J’apprécie les soirées en famille, je découvre les bienfaits des week-end et des jours fériés. Et cerise sur le gâteau, j’ai le plaisir d’enseigner des disciplines que j’affectionne ; le tir, l’armement, les gestes et techniques de police en intervention, et la self-défense. Enrichissant humainement. Je fais bénéficier mes stagiaires de mes années d’expérience en leur évoquant les dangers de la rue. Et Féru en arts martiaux depuis mon enfance, j’agrémente mes séances des bienfaits de ma pratique assidue. En résumé, je m’éclate dans mes nouvelles fonctions. A tel point que j’envisage de rester à ce poste jusqu’à ma retraite. En 2015, une nouvelle vague d’attentats s’abat sur Paris. On remet les formateurs sur le terrain. Il faut de l’uniforme dans la rue. Pour rassurer la population et montrer que nous ne capitulerons pas face à la barbarie. Pour ne pas sombrer face à la terreur. Les flics sont en première ligne. On les acclame. On les embrasse.

Mais en 2017, je suis rattrapé par la patrouille. On me décèle des problèmes de bronches, dus aux inhalations de plomb, de zinc et d’alu, les particules de poudre émanant des armes à chaque départ de coup. Interdiction de retourner dans un stand de tir. Ma vie s’écroule. Pourtant mon pneumologue me rassure. Si j’évite tout milieu confiné et toxique, en privilégiant les grands espaces naturels, je réussirai à vivre très longtemps. Je décide de changer de voie, en calculant mon coup. L’obtention de mon dernier galon de major RULP me permettrait de partir plus tôt, tout en conservant une retraite acceptable. L’idée étant de quitter rapidement la région parisienne… J’ai décidé de survivre.

Oh que oui, je voulais m’en sortir. Comme aujourd’hui, d’ailleurs ! Alors j’espère bien qu’ils vont trouver ce que j’ai et que je vais retourner chez moi au plus vite. Je voudrais couler des jours heureux chez moi, dans ma nouvelle région d’adoption, au soleil du Sud… C’est pas trop demandé quand même, après 34 ans de sacrifices en région parisienne. Avant qu’ils me prennent en charge, j’ai le temps de boucler ma dernière ligne droite au sein de la Grande Maison…    

En 2018, je suis nommé Chef de la brigade spécialisée de terrain sur la boucle Nord des Hauts de Seine. La plus grosse immersion de ma carrière dans l’univers Bleu marine ! De l’uniforme, à l’équipement, aux véhicules. Et malgré nos casques bleus, notre mission n’était pas de rétablir la Paix, mais l’Ordre, en faisant respecter la Loi. Alors avec mon unité, je repars sur le bitume, dans les quartiers sensibles. Les cités que j’avais quittées depuis une vingtaine d’années s’étaient encore plus détériorées, assombries, aussi bien par les âmes vérolées des malfrats, dealers en tous genres, que par leurs substances de mort ventilées. Danger absolu. Drogues, armes, enlèvements, séquestrations… et affrontements. Tout est prétexte à « bouffer » du flic. Même lors des manifestations des gilets jaunes. Certains profitent de l’occasion pour aller au contact, et défier les forces de l’ordre. Etant en charge des violences urbaines, j’ai également géré les mouvements sociaux, les foules hostiles, et les débordements de certains participants, venus non pas revendiquer, ni défendre leurs droits, mais saccager, détériorer, brûler et fracasser. Cette fois, on fustige les policiers. Après les avoir embrassés, on les conspue, on les lynche, et on les embrase à doses de cocktails Molotov. Le chaos. Tensions terribles. Missions difficiles… mais au bout de deux ans, j’en suis sorti vivant.

2020. 55 ans. A présent, je vois la vie en Rose. Au 1er mars, j’ai été rayé des cadres pour de bon. Je profitais de mon temps libre quand soudain, le 15 mars, le Covid-19 frappe la France de plein fouet. Le confinement est promulgué. Au moment même où je m’apprêtais à quitter la région parisienne. Déménagement, nouvelle maison dans le Sud… Tout ce qui était calé, est annulé, reporté. On se dit « tant pis, ce n’est que partie remise. Faut juste être patient, c’est l’affaire de quelques jours ». De toute façon hors de question de sortir, avec mes problèmes de bronches, je suis une personne à risque. En bon soldat, je suis les recommandations ministérielles à la lettre ; Je reste chez moi.

Et puis ça se prolonge. Après les équipes de soignants, nos héros, se trouvent les policiers, en seconde ligne, démunis de masque de protection. Ils en prennent plein la gueule et tombent comme des mouches. Le 1er avril, ayant dénombré beaucoup trop de malades dans les rangs, et espérant pallier leurs absences, le ministère décide de rappeler les retraités. J’avais omis de dire que quand tu pars à la retraite, que tu le veuilles ou non, tu es obligé de t’engager dans la réserve statutaire. Pas fier. J’ai essayé d’alerter la médecine préventive de mes problèmes de santé, en vain. Le 2 avril, j’ai enfilé mon uniforme, et je suis retourné sur le tarmac. A braver une nouvelle fois le danger, mais cette fois, face à un adversaire invisible... et à coup sûr mortel, me concernant. Je le pressentais. Je le redoutais. Ça n’a pas trainé. Au bout d’une semaine, j’étais déclaré positif au coronavirus. Affligeant. Après 34 ans au service de l’Etat, à toujours faire gaffe à mon matricule, à l’affût du moindre danger, dans les ruelles sombres où traquenards et guet-apens étaient mon quotidien, je n’ai rien vu venir. J’ai chopé cette saloperie de virus sur des grands axes de circulation presque désertés… un truc de malade.               

A présent, je suis en salle de réanimation, en attente qu’un lit médicalisé avec respirateur artificiel se libère. Les services hospitaliers sont saturés en Ile de France. Putain de région. Parfois la vie ne tient pas à grand-chose. Le Noir a vite repris le dessus en chassant le Rose. Retour aux sources. Si j’étais revenu dans ma région quand j’en avais eu l’occasion. Au lieu de rester ici. J’aurais peut-être eu une chance de m’en sortir… Quand j’y pense. Je n’ai rien vu défiler. Une vie à cent à l’heure. Métro-boulot-dodo. C’était bien vrai. Et au moment d’en profiter… quinze jours de retraite. Quel gâchis !

Moi qui n’est jamais eu peur de toute ma carrière, pour la première fois, je tremble… car personne ne s’occupe de moi. A croire que le destin s’acharne sur moi et me laisse à mon propre sort. Comme si le fait d’avoir inversé les couleurs du drapeau m’était préjudiciable. Comme si, moi, qui avait toujours respecté la droiture de l’uniforme, je venais de rompre ce pacte conventionnel… au point d’être maudit ! Que Dieu me pardonne. J’ai consacré mon existence à la patrie. Et j’ai risqué ma vie pour sauvegarder celle des citoyens. A ce titre, je mérite un minimum de considération…

Je tousse… Je ressens de plus en plus de difficultés à respirer… Ma gorge me brûle… Je m’arrache les poumons… Je vois au loin les couleurs du drapeau… J’entends même la Marseillaise… suivie de la sonnerie aux morts. Cette fois… je crois… bien… que je ne m’en sortirai pas.

C’est sa température excessive combinée à ses problèmes respiratoires qui le font délirer, docteur ?

Oui. Les prémices de la fin.

A part le soulager, nous ne pouvons rien tenter ?

Hélas. Le sacro-saint dilemme du choix cornélien. Nous savions que cela nous arriverait un jour. Que nous serions obligés de trancher… et de favoriser l’un au détriment de l’autre. En l’occurrence, ici, l’évidence s’est imposée à nous. Le premier patient n’a que 35 ans… lui, vingt ans de plus… et c’est un retraité.

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